Après notre rencontre avec le mystérieux congélateur au large de Ponza, Sébastien et moi avons poursuivi notre route vers Capri où nous avions prévu de mouiller.
En longeant les hautes falaises qui ceinturent l’île comme les murailles d’une forteresse, je me suis souvenu du récit qu’Alexandre Dumas fit de la conquête de l’île par les français dans un livre de voyage intitulé Speronare.
L’affaire se passe au cours de l’hiver 1808.
Le maréchal Murat, tout juste devenu roi de Naples vient de prendre ses quartiers dans son magnifique palais qui domine la baie. D’un coup d’œil il embrasse tout l’horizon lorsque son regard croise l’île de Capri, dernier bastion qui soit encore aux mains des Anglais.
— Murat : Général qu’est-ce que cette fiente de mouche qui parade au sommet de l’île ?
— Le général Lamarque : C’est le drapeau anglais oh mon Roi !
— Débarrassez-moi de cette merde général !
— C’est que mon Roi l’île est inexpugnable !
— Inexpuquoi ?
— Rien rien mon général ce sera fait demain.
Quarante huit heures après une troupe composée de deux mille hommes approchent des hautes falaises de Capri à la recherche d’un endroit où débarquer. Lamarque scrute la côte mais car il y a toujours un mais aucune anfractuosité ne semble propice à un débarquement. Lamarque décide alors de faire un deuxième tour de l’île et trouve enfin un endroit où les troupes mettent pied à terre sous le feu nourri des Anglais.
Après un combat acharné les Français qui pourtant sont moins nombreux que les Anglais emportent la victoire baïonnette aux canon. Les Anglais commandés par Hudson Lowe, futur geôlier de Napoléon à Sainte Hélène, capitulent. L’île jugée inexpugnable tombe dans l’escarcelle des Français, Murat peut enfin contempler la baie de Naples sans sourciller.
Le soir nous atteignons notre point de mouillage juste en face de la Punta Tragara réputée pour ses rochers majestueux qui sortent de l’eau. Le site est somptueux et je reconnais l’hôtel où Laurence et moi avons passé quelques jours juste après la naissance de Mahé.
Avec sa vue imprenable sur les rochers, sa piscine d’eau de mer à débordement et son personnel aux petits soins, nous avions passé quatre jours princiers.
Aujourd’hui trente six ans plus tard je contemple la côte avec une impression toute différente. Le soleil a disparu de l’autre côté de l’île et les gigantesques falaises qui tombent abruptement à quelques mètres de notre coque sont désormais plongées dans la pénombre et semblent nous écraser de toute leur hauteur. C’est donc avec une certaine appréhension que je rejoins ma banette tout en pensant à tous ces soldats qui ont vu ces mêmes falaises imprenables s’approcher d’eux avec la certitude que beaucoup d’entre eux ne reverraient plus jamais le soleil se lever, ce qui effectivement fut le cas.
Le lendemain nous levons l’ancre à huit heures. Cap sur Salernes où Nicolas, Libomakak, pour les intimes doit nous rejoindre.
Nous passons entre les deux gros rochers de la Punta Tragara avec toujours ce sentiment d’être des Lilliputiens. En longeant la maison Malaparte où fut tourné le Mépris, nous avons une petite pensée pour Godard et surtout une grosse pensée pour les courbes harmonieuses de Brigitte Bardot dévoilées dans une célèbre scène où elle est allongée nue sur un lit. Mais bientôt BB n’est plus qu’un souvenir car nous voilà longeant la célèbre côte Amalfitaine.
Propriano, Amalfi, la grotte d’émeraude et au lointain Salernes.
Je m’étais fait tout un cinéma à propos de cette côte qui a été maintes fois filmée. La réalité est un peu décevante.
Vue de la mer la côte est sombre, triste et inhospitalière. Certes les villes et villages qui la bordent apportent une touche de couleur à cet ensemble uniformément gris mais c’est sans aucun remords que nous nous éloignons de ces soit disant destinations de rêves.
A seize heures nous nous faisons doubler par une Topolino.
A dix sept heures nous arrivons à Salernes.
A dix huit heures notre caddie est plein comme un oeuf.
A vingt heures nous retrouvons Libomakak.
Le trio infernal, Libokapt’ain pour Sébastien, Libomakak pour Nicolas et Marcel Kébir pour Hugues qui avait chacun choisi l’un de ces pseudos pour participer à plusieurs Vendée Globe confortablement installés derrière leurs écrans d’ordinateur de Virtual Regatta, se retrouve cette fois dans la réalité.
Et la réalité est que Libomakak a faim.
Ça tombe bien. Libokap’tain et Marcel Kébir ont repéré une pizzeria qui prétend être « The Place To Be to enjoy the most delicious and most famous pizza in the world ».
Un serveur maigre comme un coucou, barbu et plus maniéré qu’Arielle Dombasle et Fanny Ardant réunies nous apporte la carte, repart dare-dare pour réapparaître quelques minutes plus tard avec trois verres de mousseux. Dans un sabir qui semble venir du confin du monde, mélange d’Hindi, de Tadjik, d’Ousbek, de Mongole, d’Anglais et d’italien, il prend notre commande. Trois minutes plus tard il réapparaît avec trois minuscules pizzas, à peine plus grosses qu’une demie croquette pour chien.
— Are these the most famous pizzas in the world ?
— Non non Sir, these are just an apetizer.
Ouf nous voilà rassurés.
Finalement les pizzas seront bonnes et surtout très originales, ce qui en d’autres termes veut dire que nous ne savons pas très bien ce qu’il y avait dedans…
A vingt deux heures, l’équipage avait fermé les écoutilles, rêvant qui de Murat, qui de Brigitte Bardot, qui d’Arielle Dombasle ou encore des grands steppes de Mongolie.
Quelle journée !



Amalfitaine



